Un après la guerre, le ghetto de Gaza

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Vivre dans ce territoire, c’est mourir à petit feu, prisonnier dans un camp à ciel ouvert, comme a pu le constater une délégation européenne en visite ce week-end.

A chaque voyage vers Gaza, le doute me tenaille: encore une délégation parlementaire… y aller, ne pas y aller? J’y suis parti en bateau avec «Free Gaza» à partir de Chypre en novembre 2008 avant l’invasion israélienne, pour rompre le blocus. Puis, avec une délégation de quatre parlementaires suisses, en janvier 2009, sur les tas de gravats encore fumants.

Et aujourd’hui, un an après. Ces officialités peuvent paraître fastidieuses. Mais à chacun de mes retours, j’ai l’intime conviction qu’il est indispensable que les habitants de Gaza et les Palestiniens en général ne se sentent pas abandonnés. Les responsables et les habitants que nous rencontrons nous le disent à chaque fois: «Votre présence est une bouffée d’oxygène.» Egalement du voyage, le chanteur vaudois Michel Bühler a la même réaction: «Nous avons pu organiser un petit concert dans une école de musique. Les élèves et moi-même avons interprété quelques chansons. Une fois de plus, il était très important de montrer qu’ils n’étaient pas tout seuls. Leur grande crainte est que tout le monde les oublie.»

Dans les faits, ces intrusions de parlementaires dans le ghetto de Gaza sont des actes officiels de solidarité. Elles constituent une pression sur les autorités israéliennes et aussi égyptiennes, ne l’oublions pas, tous les deux responsables du blocus.

Alors que la «Marche internationale pour la liberté de Gaza», rassemblant 1’400 personnes a été bloquée au Caire pendant une semaine, avec des encerclements policiers permanents, le régime égyptien a dû céder à la pression internationale à la dernière minute et permettre l’entrée des 60 parlementaires européens (lire ci-dessous).

Israël soutient que le blocus de Gaza, en vigueur depuis juin 2007, répond aux attaques à la roquette que des groupes armés palestiniens ont menées sur le sud d’Israël à partir de la bande de Gaza. Le fait est qu’au lieu de viser des groupes armés, ce blocus punit toute la population en imposant des restrictions aux livraisons de nourriture, de médicaments, de fournitures scolaires et de matériaux de construction.

L’opération «Plomb durci» menée par l’armée israélienne du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009 n’a fait qu’accentuer à l’extrême, l’isolement et le dénuement de la bande de Gaza où vivent près d’1,5 millions d’habitants, ce qui en fait le territoire le plus peuple de la planète. Comme le rapporte clairement Amnesty International, «le blocus asphyxie la population, dont plus de la moitié est constituée d’enfants, dans pratiquement tous les aspects de la vie quotidienne. On ne peut laisser se poursuivre l’isolement et la souffrance dans lesquels elle est de plus en plus plongée.»

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Israël a beau rejeter les conclusions d’Amnesty international et refuser de prendre en compte le rapport Goldstone, la réalité de l’invasion, c’est 5’300 blessés, 1’400 morts, dont parmi eux moins de 250 étaient des combattants. Le plus incompréhensible, face à la brutalité israélienne permanente, c’est la longue retenue palestinienne. Car le rapport Goldstone est formel: bien sûr qu’il fait le décompte des crimes de guerre commis par les autorités de Gaza, comme les tirs de roquettes sur les civils israéliens, mais il fait surtout la longue liste de ceux commis par l’armée israélienne… Notamment, des «détails» qui tuent: la mission de l’ONU rapporte clairement que certains soldats israéliens se sont servis de civils comme de boucliers !

Face à tous ces blocages institutionnels internationaux, les exigences des parlementaires suisses sont claires. La Suisse doit s’engager sur le plan international avec force pour que le blocus que subit Gaza soit immédiatement levé sans conditions, que sur la base du rapport Goldstone, les dommages matériels et la reconstruction promise soit assumée par les responsables du conflit, que les résultats des élections démocratiques de 2006 soient reconnus, que toutes les parties palestiniennes deviennent des interlocuteurs sans exclusive et enfin que cesse toute collaboration militaire avec Israël.

La Suisse officielle a une position particulière dans le conflit. D’une part, elle a maintenu l’essentiel de son dispositif humanitaire et de coopération dans le ghetto de Gaza, sans concentrer toute son aide en Cisjordanie, comme la plupart des pays occidentaux. Elle maintient d’autre part des contacts avec toutes les parties palestiniennes, y compris le Hamas.

Malgré la votation sur les minarets, la Suisse conserve une image de confiance chez tous les interlocuteurs. La délégation helvétique l’a fortement ressenti de la part du gouvernement du Hamas. Car, qu’on le veuille ou non, c’est bien là, un élément essentiel de la situation politique. Les résultats des élections démocratiques de 2006 ont donné une victoire du Hamas; ce mouvement que la plupart des chancelleries occidentales continuent à faire figurer sur la liste des organisations terroristes.

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Même Robert Malley, ancien conseiller du président Clinton pour le Proche-Orient salue la diplomatie suisse et sa volonté de maintenir le dialogue avec toutes les parties: «Cette ouverture est essentielle, alors que le paysage politique des deux parties est plus émietté que jamais. On ne peut plus privilégier certains interlocuteurs comme le Fatah, puisqu’ils ne sont plus en mesure de conduire les événements sur le terrain.» Et Robert Malley insiste sournoisement: «La continuation du blocus alimente le mécontentement populaire. Mais il renforce l’emprise du Hamas sur la bande de Gaza. A force d’assécher les échanges économiques et commerciaux, le monopole retombe dans les mains de ceux-là même qu’on cherche à affaiblir, soit le Hamas.»

La délégation a donc longuement rencontré le premier Ministre appartenant au Hamas, Ismaël Haniyeh, ainsi que d’autres membres du gouvernement. L’objectif est de casser les exclusives, d’ouvrir des perspectives de dialogue en vue d’une réconciliation inter-palestinienne, indispensable à la reprise d’un processus de paix.

Toutes ces actions parlementaires ne seraient finalement rien sans les actions citoyennes de solidarité avec le peuple palestinien menées dans tous les pays, et surtout sans une amplification de la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanction) à l’égard de l’Etat d’Israël, comme autrefois dans la campagne anti-apartheid sud-africaine.

Composition de la délégation européenne

La délégation européenne était composée de plus de 60 députés représentant 15 pays. Organisée par la «Campagne européenne pour mettre fin au blocus de Gaza», elle a passé, dans les faits, 48 heures dans Gaza même, après l’autorisation de dernière minute des autorités égyptiennes. Elle s’est rendue au siège du Conseil législatif palestinien et visité les locaux bombardés par l’occupation israélienne. Elle a eu des entretiens avec la commission chargée d’archiver les crimes de guerre, les ONG de Gaza, l’ONU. Elle a visité des quartiers, des écoles, durement éprouvés par le blocus arbitraire. Elle a eu enfin des rencontres avec le secrétaire général de la Ligue Arabe, le ministre égyptien des Affaires étrangères et le président du Parlement de ce pays.

La délégation suisse était composée de Geri Müller (Les Verts), Jean-Charles Rielle (PS), Josef Zisyadis (POP / La Gauche), ainsi que du chanteur Michel Bühler. Elle était aussi accompagnée de Ender Demirtas et Anouar Gharbi, militants de l’association genevoise Droits pour tous.